Colère

Je ne renie pas ma colère.

Elle ne m’alourdit pas.

Elle est le souffle rageur de mes déceptions, l’haleine brûlante des illusions piétinées.

La colère est arme et bouclier. Elle est feu et glace. Elle peut être lisse comme une mer d’huile, froide et insondable, et mouvementée comme l’océan dans la tempête, bouillonnante et sauvage.

La colère hurle les mots comme des lames, entre hystérie et désenchantement, ou garde ses râles dans ma gorge, silencieuse, mortifère.

Je ne renie pas ma colère.

Elle est née des différences qui ne s’embarrassent pas de délicatesse, des offrandes déplacées, des comparaisons meurtrières. Elle s’est nourrie de regards en biais, d’herbes hautes dans la nuit noire, la nuit souveraine, la nuit qui dure et dure..Abreuvée d’histoires abracadabrantes, de départs impromptus, de trahisons inattendues.

Elle a crû dans les crues insensées du hasard, et toujours, je l’avoue, je l’ai crue.

Parfois même, j’y ai puisé ma Foi et ma force.

Je suis toute de sang, de nerfs et de marasmes,

De chair, de rires et de fantasmes.

J’ai la lie des sottises à mes pieds suppliciés,

Comme des hyènes putrides, ricanantes, assoiffées.

Je ne renie pas ma colère.

Même lorsque parfois, elle me dépasse, et qu’alors je prends feu.

Ce sont mes yeux qui en témoignent le mieux. Ils se fixent dans la stupeur de l’orage. L’oeil du cyclone. Et même si mes mains tremblent, et même si ma bouche balbutie, même si je crache, même si je vomis, même si je m’arrache les rêves et que j’immole la confiance, mes yeux gardent, derrière le voile, la chaleur d’une certaine liberté. Comme hier. Comme demain. Assurément. Fatalement, puisque c’est arrimé à mon ventre comme un cordon ombilical. Liberté. Et fierté. Ego, diront certain(e)s. Qu’importe. Ma fracture, aussi salée soit-elle, est exempte de bassesses.

Je ne renie pas ma colère.

Je l’ai vue se mouvoir sur les traits de ma mère, poindre dans l’élégance de ma grand-mère, léguée de génération en génération, comme la preuve ultime de mes racines-sources.

Je ne renie pas ma colère.

Elle est mienne, trésor inestimable, bien précieux de ma douance, ma liberté disais-je, lumière qui balaie les insipides négociations.

Je ne renie pas ma colère.

Salvatrice.

Mal avoué.

Honnêtement.

A défaut d’y vouer l’entêtement.